TE ARA NUI, UNE VOIE TROP RAPIDE
(Paru dans la Dépêche du 29 mai 2004)
Le projet de construction de la voie rapide de l’Ouest « Te Ara Nui » a été initié en 2001 par le gouvernement de la Polynésie française dans le but de relier Papeete et Taravao à partir de la RDO et de la Route Des Plaines. Conjointement, un second pôle urbain et économique avec le port de Faratea était envisagé pour désenclaver Papeete. Un aéroport international y était même souhaité, le tout devant faciliter la bonne circulation des marchandises, des hydrocarbures et… des personnes entre Papeete et la presqu’île, entre Tahiti et l’extérieur.
Pour cela, il fallait aller vite, très vite, aussi bien sur cette nouvelle autoroute que sur les délais de sa construction. Le premier tronçon de 10,5 kilomètres devait donc emprunter le chemin le plus aisé et traverser les communes de Punaauia et de Paea en pied de montagne, détruisant 500 maisons d’habitation et expropriant 700 parcelles de terre. C’est ainsi que l’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique recevait en juillet 2003 un accord favorable avec quelques timides réserves de la commission d’enquête, malgré la « déportation » programmée de près de 2500 personnes (soit environ 10% de la population) et l’opposition quasi-unanime des administrés concernés. Une pétition comportant 5374 signatures attestées par huissier fut remise au commissaire enquêteur et au Ministère des Affaires Foncières.
Le comité d’opposition au tracé, constitué spontanément et massivement en réaction à ce cataclysme annoncé, se manifesta fermement dès la parution du projet, au cours de l’enquête publique et lors de diverses manifestations populaires. Constatant l’absence de soutien des municipalités et conscient du rapport de force entre les décideurs et les administrés, le comité d’opposition adopta une attitude responsable en mobilisant les médias, en informant les intéressés et en suscitant plusieurs rencontres avec les autorités. Le but était de convaincre les responsables du caractère insensé de ce projet et dans le même temps de poursuivre la mobilisation des familles et de faire savoir au plus grand nombre la nature des menaces qui pesaient sur notre patrimoine.
Un mémorandum fut remis à Mme Louise Peltzer, Ministre de la Culture, qui a bien voulu recevoir une de nos délégations, contrairement au Ministre de l’Environnement, M. Bruno Sandras, qui ne répondit pas à notre demande d’audience. Le Président du gouvernement, également Président du Conseil d’Administration de l’EGT (Etablissement des Grands Travaux), resta aussi sourd à nos sollicitations. Le député de la circonscription, M. Michel Buillard, nous dit que cette affaire relevait de la seule décision du gouvernement. Un dossier très explicite fut transmis à M. Jacques Chirac, Président de la République, qui en accusa réception et nous assura que la question serait soumise à l’attention du Haut-Commissaire. Une rencontre avec l’administrateur des Iles du Vent nous apprit que sa compétence dans ce domaine se limitait au contrôle de légalité…
M. Gaston Tong-Sang, Ministre des Affaires Foncières, rencontré à plusieurs reprises au plus fort de nos inquiétudes, suggéra que nous rencontrions régulièrement la direction de l’EGT afin de suivre la mise en œuvre des études devant s’efforcer de « modifier le tracé et de le rehausser sur les hauteurs ». Cependant, sa promesse d’épargner environ un tiers des maisons menacées ne pouvait pas nous satisfaire. En effet, l’ « avant-projet sommaire » présenté à l’enquête publique avait vu large et il était déjà prévisible que l’ « avant-projet détaillé » réduise l’emprise au sol du projet. Dans « le meilleur des cas », 350 familles devaient se préparer à l’expropriation.
Un an après cette apparente et relative bonne volonté, le tracé définitif n’était toujours pas connu. L’EGT se proposait de supprimer un barreau de liaison entre la route de ceinture et « Te Ara Nui » et d’en repositionner deux autres. Il disait s’efforcer de « gratter la montagne » pour éviter la destruction d’un « certain nombre de maisons ». Mais il fallait encore attendre. Attendre la fin des études en cours. Attendre surtout l’accord du Président. Entre temps et depuis plusieurs mois, la DAF (Direction des Affaires Foncières) ne cessait d’inciter les propriétaires de céder leurs biens par « accord amiable ».
Une fois épuisées les démarches et alertes auprès des responsables territoriaux et nationaux, mais sans refuser de rencontrer toujours la direction de l’EGT, le comité d’opposition au tracé, encouragé par la multiplication et la détermination de ses membres, se dota d’une association loi 1901. Pour « AITARANUI », dont le but principal est de défendre les intérêts des populations concernées par la construction de la voie rapide « Te Ara Nui » sur la côte Ouest à Tahiti, il s’agissait de se donner les moyens humains, matériels et financiers de faire face à la menace. La DUP (Déclaration d’Utilité Publique) pouvant intervenir dans les dix-huit mois qui suivent l’enquête publique, il nous fallait préparer notre défense au plan juridique. Nous devions nous entourer des conseils les plus avisés et mettre en garde nos adhérents et sympathisants contre les agissements de l’Administration territoriale. C’est ainsi que bien peu de propriétaires ont cédé leurs biens par « accord amiable » et que l’organisation et le poids de notre association n’ont cessé de s’affirmer.
Fidèles à l’article 5 de nos statuts - « Notre association s’interdit toute prise de position ou ingérence dans les domaines politiques ou religieux » - , nous nous sommes soigneusement abstenus d’interférer dans les échanges publics de la campagne des élections territoriales. Néanmoins, nous ne pouvions qu’être sensibles aux prises de position des responsables politiques qui révoquaient à l’avance l’utilité publique de « Te Ara Nui ». La quasi-totalité des partis de l’opposition – et clairement le Tavini, le Fetia Api et Heiura les verts – avaient inscrit à leur programme l’abandon de cette construction. Les résultats électoraux du 23 mai affermirent les espoirs de milliers de personnes de sauvegarder leur milieu et leur mode de vie.
Notre développement, pour être « durable », ne doit être précipité parce que dicté par des considérations exclusivement économico-financières. La démocratie ne donne pas aux élus le droit de « vie et de mort » sur le patrimoine immobilier et foncier de si nombreuses familles. Surtout quand une telle « utilité publique » est si manifestement contraire à l’intérêt général. De ce point de vue, l’élaboration et la mise en œuvre du projet « Te Ara Nui » sont un contre-modèle presque parfait. Information, écoute et concertation restent les maîtres-mots d’une gestion saine et avisée des affaires publiques.
Certes, il n’y a pas de démocratie sans autorité. Mais « faire autorité » et « être autoritaire » ne sont pas synonymes. Une part de démocratie participative, celle qui permet aux citoyens de s’exprimer sereinement et d’être véritablement associés aux projets et aux décisions qui les concernent directement, doit s’imposer. Nos représentants – quels qu’ils soient - devront s’en inquiéter s’ils veulent consolider la cohésion sociale, assurer le développement harmonieux et conserver les responsabilités qui leur sont confiées.
Quoiqu’il en soit, aujourd’hui encore et jusqu’au retrait officiel du projet actuel « Te Ara Nui », AITARANUI restera vigilante…

1. Le dimanche 7 novembre 2004 à 05h33, par Umara
2. Le mercredi 7 décembre 2005 à 06h42, par ninamu
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